Voici ce qui montre bien la relation entre le Luxembourg et la mer: Une baleine qui est transportée à travers l’Europe et qui passe par notre pays… La relation existe bel et bien, mais elle est toujours particulière.Jean Portante
Mrs Haroy
ou la mémoire de la baleine
(chronique d’une immigration)
Roman
édition phi
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Jean Portante (1950) est né à Differdange, dans l'ex-bassin minier. Il se met à écrire en 1983 pour continuer par d'autres moyens sa révolte contre la dérive du monde. En 1986 il obtient en France le Prix Rutebeuf de la poésie. Son œuvre comprend aussi bien des romans, des récits, des poèmes et des pièces de théâtre que des chroniques, des articles ou des reportages radiophoniques. Actuellement il vit et travaille à Paris. Il a été à plusieurs reprises lauréat du Concours littéraire national.
[…] Ces derniers temps j’y suis allé souvent, dans ce café. A la recherche de témoins oculaires des années cinquante, j’y ai interrogé plusieurs personnes au sujet d'une éventuelle baleine exhibée sur un wagon à la gare de Differdange ou de la Ville. Tout le monde s’en est souvenu. L’instituteur Schmietz, par la voix de son fils Nico qui est devenu lui aussi instituteur, a même précisé que l'école entière est allée l’admirer et qu’après on a dû écrire une rédaction dessus: la baleine est arrivée.
Oui, la baleine a fait le tour de l’Europe et du Luxembourg. Une attraction sans précédent à l'époque. Plus encore que la troupe de funambules Bügler qui a tenu en haleine des milliers de spectateurs quand sur une corde suspendue au-dessus de la vallée de la Pétrusse, parallèlement au pont nouveau, elle a parcouru le trajet à pied, à vélo et même à moto.
Mais c’est là que s'arrête le souvenir probable de la baleine (certains ont mentionné encore une éventuelle carte postale) pour céder la place à la mémoire possible. C’est là que finit la réalité et que commence la fiction. En quelle année la baleine est-elle apparue? Silence. Est-ce que ça sentait le poisson à la gare? Personne ne s’en souvient. La baleine était-elle morte ou vivante? Nul ne le sait. Etait-elle en chair ou empaillée, portait-elle un nom précis? Pas un seul témoin qui puisse y répondre. La fiction s’en réjouit, même si la réalité perd du terrain. L’essentiel est sauvé de l’oubli: la baleine a bel et bien existé parce que le mensonge collectif est exclu. Le reste, c’est de la littérature, relève de l’éventuel. Du possible dans le meilleur des cas. Un possible qui, tout d’un coup, redevient réel, au moment où l’on s’y attend le moins, et j’en viens à me demander si l’histoire de la baleine, tout comme mes démarches dans ce café differdangeois situé en face du kiosque de la place du Marché, ne sont pas le simple fruit de mon imagination, un autre rêve dont je me réveille tout confus, mais qui n’en est pas moins un rêve, générateur d'une autre solitude quand il s’arrête.
Et pendant que je me dis tout ça, un beau jour, il y a une enveloppe dans ma boîte aux lettres. J’enfonce l’index sous le pan triangulaire pour l’ouvrir, et l’image est là, tout près de l’imagination, réduisant en cendres le rêve et ses possibilités. Elle s’appelle Mrs Haroy, la baleine qui a fait le tour du Luxembourg, et il y a même une photo: la voilà, la bouche grande ouverte, étalée comme un porc qu’on va saigner, sur l’énorme wagon, démesurée, exposée aux regards incrédules des écoliers engoncés sous les capuchons de leurs manteaux. D’un seul coup donc, toutes les questions que, depuis des années, je n'ai cessé de poser trouvent une réponse, et je devrais m’en réjouir. La baleine de mes rêves existe. Tout un univers s’écroule. […]